« Les faibles et très faibles vont alors rester entre eux »

lundi 4 juin 2007
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Des profs de ZEP affirment ne rien attendre de la suppression de la carte scolaire.

« La carte scolaire ? Ici, ça ne nous concerne pas. Notre collège accueille tous les enfants des cités alentour et personne d’autre. Vous imaginez quelqu’un demander une dérogation pour venir chez nous ? » Marie, 41 ans, est la principale d’un collège « ambition réussite » (particulièrement difficile) de 650 élèves de la Seine-Saint-Denis. Elle suit les débats sur la carte scolaire. Mais le sujet, ici, n’intéresse guère : « On va au collège du quartier sans se poser de questions, même s’il est mal réputé, de toute façon on est déjà marqué avec la cité. »

Conformément à la promesse de Nicolas Sarkozy durant la campagne électorale, le ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos, prépare la suppression de la carte scolaire, qui affecte les élèves dans les établissements de leurs « secteurs ». Dès la prochaine rentrée scolaire, il lance une expérimentation. D’ici deux ou trois ans, la libéralisation sera totale.

Mères seules, pères au RMI

L’objectif affiché est, a priori, louable : la carte scolaire a échoué à assurer la mixité sociale, on a laissé se créer de véritables ghettos en banlieue, il faut donc trouver d’autres solutions. Le problème est que le contournement de la carte est massivement le fait des classes moyennes et aisées, vivant dans les centres-ville, notamment à Paris, comme l’a fait ressortir l’étude de la chercheuse Marie Duru-Bellat. La suppression de la carte légitime donc les « détourneurs ». Et les ghettos scolaires des périphéries, que personne évidemment ne convoite, semblent condamnés à le rester.

Dans le collège de Marie, plus de 80 % des élèves appartiennent à des catégories sociales défavorisées. « Certains vivent dans des squats, d’autres sont des sans-papiers, il y a aussi beaucoup de mères seules, de pères au RMI », dit-elle. Le collège a reçu des moyens supplémentaires parce qu’il est en zone d’éducation prioritaire (ZEP) et qu’il a été classé « ambition réussite ». Il y a des études dirigées, une classe européenne ­ avec des disciplines dispensées en anglais ­, de l’allemand en seconde langue... Reste que 60 % seulement des élèves décrochent le brevet.

Dans les années 60, sous la poussée démographique, on a construit des établissements scolaires au beau milieu des grands ensembles. Chaque enfant avait ainsi une école pas loin de chez lui. Mais ces cités Pablo-Neruda, Gagarine, Balzac ­ ont vieilli plus mal que prévu. Des populations de plus en plus pauvres sont venues s’y installer. La carte scolaire n’a fait qu’entériner ces ghettos.

Echappatoire dès le primaire

« La sectorisation, ça ne marche pas ici », confirme Vincent, 28 ans, professeur de physique dans un collège « ambition réussite » de la banlieue de Lyon. « Ceux qui sont potentiellement bons demandent une langue étrangère ou une option qu’on n’a pas, histoire d’aller dans un meilleur collège ou sinon dans le privé. » Vincent est amer : « Quand j’entends discuter des copains qui lorgnent vers les "grands" lycées de Lyon pour leurs enfants, et qui se demandent comment y arriver car l’immobilier a fait un bond, je me dis qu’ici c’est un autre monde. »

Marie confirme que, dans sa ville de Seine-Saint-Denis, le privé ­ sous contrat et bon marché ­ est une échappatoire, dès le primaire, surtout pour les habitants des petits quartiers pavillonnaires enserrés dans les cités. « Dès le primaire, les parents ont peur de la violence, explique-t-elle. Ils cherchent alors une école privée où ils savent que leur enfant sera encadré, cela n’a pas besoin d’être Polytechnique, ils veulent avant tout être tranquilles. »

Certains voient dans la suppression de la carte scolaire une certaine justice : « Les nôtres aussi pourront choisir. » Mais ils ne se font guère d’illusions. « Le petit groupe de bons élèves que nous réussissions à garder va demander à partir », prédit un enseignant d’un collège ZEP près de Lille. « Les faibles et les très faibles vont alors rester entre eux. » De plus, dans ces collèges, souvent les professeurs n’arrivent pas à terminer le programme : « Comment retenir une bonne élève qui sait qu’elle peut faire mieux ailleurs ? »

Contrôler les incivilités

Nombreux sont ceux qui auraient préféré un aménagement de la carte scolaire. Les départements, qui ont désormais à charge les collèges, ont investi pour les rénover. Mais certains abritent jusqu’à 800 élèves. Beaucoup trop pour assurer un suivi pédagogique et contrôler les « incivilités ». Ségolène Royal avait proposé de fixer un plafond. Mais où répartir les effectifs en trop ? Dans d’autres « secteurs » ? Et comment rendre attractifs ces établissements ZEP ?

« Lorsque la carte sera supprimée, les chefs d’établissement vont-ils jouer le jeu et prendre nos bons élèves qui se présentent ? » s’interroge Marie. « Ou ne vont-ils pas plutôt attendre d’avoir une pile de dossiers et retenir les meilleurs des meilleurs établissements ? Je préfère encore le maintien de la carte... »


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